Poules de luxe? 98% des pondeuses vivent en cage

2012-05-19

Publié le 21 mai 2012 à 05h00 | Mis à jour le 21 mai 2012 à 05h00

 

Poules de luxe? 98% des pondeuses vivent en cage

Des poules, absolument partout. C'est ce qu'on voit quand on entre dans un des... (Photo: François Roy, La Presse)

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PHOTO: FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

Marie Allard
La Presse

(SAINT-OURS) Des poules, absolument partout. C'est ce qu'on voit quand on entre dans un des poulaillers ordinaires de Serge Lefebvre, producteur d'oeufs à Saint-Ours, dans la vallée du Richelieu. Les 8000 poules présentes dans la pièce sans fenêtres - de jolies Leghorn brunes à crête rouge - sont logées à 5 dans des cages superposées, ce qui laisse 490 cm2 à chaque pondeuse. Soit moins que l'équivalent d'une feuille de papier standard. «Avant, elles étaient six par cage, mais on en a enlevé une», indique M. Lefebvre.

Tout a été réfléchi et automatisé: les cages sont entièrement grillagées, pour laisser passer les fientes, qui tombent sur un tapis roulant. Légèrement inclinés, les grillages horizontaux permettent aux oeufs de rouler jusque sur des convoyeurs, aussitôt pondus. Moulée et eau sont offertes à volonté, seul luxe dans des cages autrement vides, dans lesquelles les poules passent une année complète à pondre, 305 oeufs en moyenne.

Ce poulailler «ressemble à tous les poulaillers de type conventionnel» au Québec, confirme M. Lefebvre, qui s'y connaît en poules. Représentant du Québec au conseil d'administration des Producteurs d'oeufs du Canada et lauréat de la médaille d'or de l'Ordre national du mérite agricole en 2010, l'agriculteur possède 142 000 pondeuses.

«Être heureux, c'est plus un sentiment humain»

 

Ses poules sont-elles heureuses? «Être heureux, c'est plus un sentiment humain qu'animal», estime-t-il. Mais leur ponte régulière prouve que leurs conditions d'élevage sont bonnes, selon lui.

Les pondeuses ne sont-elles pas entassées au point de ne pas pouvoir déployer leurs ailes? «Elles peuvent le faire, corrige-t-il, mais pas toutes en même temps.» Quant au bec des oiseaux, c'est vrai qu'il est épointé le jour de leur naissance, pour éviter qu'ils ne se blessent entre eux. «On n'a pas encore développé de race qui ne fait pas de cannibalisme, explique le producteur. C'est fait à l'infrarouge, ce n'est pas douloureux», assure le producteur.

«La procédure pour le bec est moins traumatisante aujourd'hui que par le passé, quand c'était fait avec un fer chaud», reconnaît Jean-Pierre Vaillancourt, professeur à la faculté de médecine vétérinaire de l'Université de Montréal. Mais «l'objectif à long terme est d'éliminer cette procédure», précise-t-il. Quant à la production d'oeufs, elle n'est pas «comme telle un indice de bien-être», selon lui.

Aussi des poules en liberté

M. Lefebvre est disposé à mieux loger ses poules: il le fait même déjà! Plus du tiers de ses pondeuses ne sont pas élevées en cage, mais «en liberté». Avant d'entrer dans leur poulailler, le producteur frappe à la porte, pour avertir les nerveux volatiles de notre venue. Une fois à l'intérieur, la différence est énorme: des poules se promènent à leur gré dans le poulailler, d'autres sont juchées sur des perchoirs. L'air sent l'ammoniac.

«Une partie du sol est non lattée, ce qui permet aux poules de gratter, de courir un peu plus, indique M. Lefebvre. Au centre, derrière les rideaux rouges, il y a des nids, où les poules vont naturellement pondre leurs oeufs.» Certaines poules - celles qui sont certifiées biologiques - ont aussi accès à un enclos extérieur gazonné, pour prendre l'air quand le temps le permet.

«Ces poules ont entre trois et quatre fois plus d'espace que dans les poulaillers ordinaires», fait valoir le producteur. Plus actives que leurs consoeurs en cage, les poules en liberté mangent 10% plus de moulée. Leur taux de mortalité est aussi plus élevé: de 10% à 15% en liberté, contre 3% en mode conventionnel.

Tout cela a un coût: un oeuf de poule en liberté se vend presque deux fois plus cher qu'un coco ordinaire. «Demain matin, si on ne produisait que des oeufs de poule en liberté au Québec, des gens prendraient leur auto pour aller acheter des oeufs moins chers de l'autre côté de la frontière, prédit M. Lefebvre. Tout le monde est pour la vertu, mais il faut s'assurer que ce soit viable.»

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PÉNURIE D'OEUFS EN EUROPE

Étonnant mais vrai, l'Europe a connu une pénurie d'oeufs au début de 2012. «C'est particulièrement le cas de l'Espagne et de la France, indique Michel Lefrançois, professeur au département des sciences animales de l'Université Laval, joint en France. Ils sont passés du jour au lendemain d'une situation de surplus de production à un déficit d'oeufs, avec à la carte une explosion du prix des oeufs.»

En un an, le prix des oeufs a plus que doublé en France. En janvier, il avait bondi de 106% par rapport à la même période l'année précédente, selon l'AFP. En février, il avait grimpé de 133% et en mars, de 119%!

Non, les poules n'ont pas fait la grève de la ponte pour obtenir de meilleures conditions d'élevage. Elles n'ont pas eu besoin de le faire: de nouvelles normes dites de «bien-être animal» ont été imposées partout dans l'Union européenne le 1er janvier dernier.

Le problème, c'est que plusieurs agriculteurs ont renoncé à dépenser de 15 à 25 euros par poule pour aménager les nouvelles cages. «Près d'un tiers des éleveurs n'ont pas fait la mise aux normes et ont quitté la production», confirme Gilles Guillaume, de la section oeufs de l'Union des groupements de producteurs de viande de Bretagne, qui produit 50% des oeufs de France.

Mais, déjà, «on connaît une reprise de l'offre», précise M. Guillaume. Les élevages qui sont restés ont grossi: la taille moyenne est passée de 52 000 à 80 000 ou 85 000 pondeuses, ce qui a mis fin à la rareté des oeufs.

Une flambée du prix du jambon est désormais crainte pour janvier prochain. Bruxelles rendra obligatoires de nouvelles normes dans les élevages porcins. À l'heure actuelle, seulement «50% des élevages de truie sont aux normes», a dit Jean-Michel Serres, président de la Fédération nationale porcine de France, au quotidien Le Monde.

 

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EN CHIFFRES

Prix d'un gros oeuf

- Ordinaire: 0,26$

- En liberté: 0,45$

- Biologique: 0,51$

Source: IGA en ligne, 14 mai 2012.

La production d'oeufs au Québec en 2011

Producteurs: 107

Poules pondeuses: 3,8 millions

Nombre moyen de poules pondeuses par producteur: 35 736

Production totale: 1,167 milliards d'oeufs

Poules pondeuses au Québec

- 98,3% sont en cage (cage grillagée en pente, sans perchoirs ni nids, les poules ne vont jamais dehors, mais ont de l'eau et de la nourriture à volonté)

- 1,7% sont en liberté dans des poulaillers équipés de nids et de perchoirs, dont: 0,2% sont dites «en liberté» (elles ne vont jamais dehors et ont une nourriture ordinaire, à volonté). 1,5% sont biologiques (elles vont dehors quand le temps le permet et ont de la nourriture biologique, à volonté).

Espace minimum donné aux poules au Québec

- Dans des cages traditionnelles: 484 cm2 par poule brune et 432 cm2 par poule blanche (plus petite). C'est moins qu'une feuille standard (8,5 po sur 11 po), dont la superficie est de 603 cm2.

- En liberté: 948 cm2 par poule brune et 851 cm2 par poule blanche.

- Biologiques: 1667 cm2 par poule à l'intérieur et 2500 cm2 par poule à l'extérieur. En Europe, depuis le 1er janvier, les poules en cage ont droit à un minimum de 750 cm2 par poule. C'est l'équivalent d'une feuille standard et d'une carte postale, mises ensemble.

Source: Fédération des producteurs d'oeufs de consommation du Québec